Un regard factuel sur les limites du modèle « l'État éditeur », et sur l'intérêt de s'appuyer sur l'écosystème logiciel européen existant.
La Suite numérique de la DINUM (Tchap, Docs, Visio, Resana...) a le mérite de poser une vraie question : comment construire une alternative crédible aux GAFAM pour l'administration française ? C'est une ambition légitime, et les équipes qui la portent travaillent avec des moyens limités sur un sujet complexe. Il nous semble néanmoins utile, avec humilité, de rappeler certains constats déjà documentés par des organismes indépendants, et d'expliquer pourquoi nous pensons qu'une autre approche — celle où l'État achète et normalise plutôt qu'il ne développe et distribue lui-même — servirait mieux l'écosystème industriel français et européen.
L'open source n'est pas gratuit. Ce que disent les rapports officiels
Ce ne sont pas seulement des éditeurs privés qui portent ces critiques. La Cour des comptes, dans son rapport sur la DINUM, a jugé la Suite numérique de l'agent public coûteuse, peu lisible et encore mal identifiée par les agents eux-mêmes. Elle chiffre le coût de déploiement à environ 9,3 millions d'euros fin 2023 (dont 60 % pour Tchap), auquel s'ajoute un coût de maintenance annuelle de l'ordre de 5 millions d'euros. La DINUM répond que ce montant reste inférieur au coût des licences privées équivalentes — un point de comparaison qui mérite d'être discuté, mais qui montre au moins qu'un débat chiffré est possible et souhaitable.
Le CNLL, qui représente une partie de la filière du logiciel libre en France, a également documenté cette tension : selon lui, imaginer que la DINUM puisse se substituer aux éditeurs sur un domaine aussi complexe reste peu réaliste, et la gratuité d'une offre publique peut réduire de fait le marché accessible aux acteurs privés qui investissent sur les mêmes segments.
Une dépendance technologique qui interroge
Un point technique mérite d'être signalé avec la même honnêteté : le module de visioconférence de la Suite numérique (Visio/Meet) repose sur LiveKit, une brique open source développée par une startup américaine et non par une fondation neutre. Ce choix a été relevé publiquement par des acteurs de la filière logicielle française qui soulignent que l'open source ne garantit pas à lui seul une indépendance totale : si l'État ne maîtrise pas la feuille de route de la brique technique, il reste dépendant des décisions d'un acteur tiers pour les correctifs et les évolutions futures. Héberger les données en France est une condition nécessaire à la souveraineté, mais elle n'est pas suffisante si une partie de la chaîne technologique dépend d'un fournisseur étranger.
Une question de politique industrielle, pas seulement de coût
Au-delà des chiffres, la question posée est d'abord une question de rôle. Quand l'État développe et distribue gratuitement ses propres outils de communication et de collaboration, il ne se contente pas de répondre à un besoin interne : il devient, de fait, un acteur du marché sur lequel opèrent déjà des éditeurs et intégrateurs français et européens. Chaque euro consacré au développement interne est un euro qui ne va pas vers ces entreprises, alors même que l'objectif affiché — construire une alternative européenne crédible aux plateformes américaines — pourrait aussi être atteint en achetant et en faisant grandir les solutions qui existent déjà sur le marché.
Il y a aussi un risque de long terme, que la Cour des comptes évoque à sa manière en pointant l'instabilité stratégique de la DINUM : un produit public déployé à grande échelle est difficile à arrêter, même s'il déçoit, et son maintien sur 10 à 15 ans dépendra d'arbitrages budgétaires et politiques qui peuvent changer à chaque élection. Les organisations utilisatrices s'exposent alors à un risque de dette technique si l'outil venait à être progressivement délaissé sans plan de sortie clair.
Un signal encourageant : l'État semble aller dans ce sens
C'est pourquoi l'annonce faite le 10 septembre 2026, à l'occasion des Universités d'été de la Cyber et du Cloud de confiance organisées par Hexatrust, nous semble être un signal encourageant. David Amiel, ministre de l'Action et des Comptes publics, et Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique, y ont signé le « Pacte Numérique et IA », aux côtés du Comité Stratégique de Filière Logiciels et Solutions Numériques de Confiance, de Numeum et d'Hexatrust. Ce pacte, conclu pour une durée initiale de trois ans renouvelables, met en place un cadre de dialogue piloté par la DINUM — appelée à devenir l'autorité ARIANE — pour identifier les besoins numériques prioritaires de l'État et faire émerger, en priorité, des solutions françaises et européennes.
Le texte officiel est explicite sur l'ambition industrielle du dispositif : il s'agit de contribuer à renforcer les capacités industrielles nécessaires à la souveraineté numérique, jusqu'à constituer une véritable base industrielle et technologique du numérique, sur le modèle de ce qui existe déjà pour la défense. Fait notable pour notre propos : les tout premiers groupes de travail annoncés portent précisément sur les suites bureautiques collaboratives pour les administrations — le segment même occupé aujourd'hui par la Suite numérique de la DINUM. Le pacte précise aussi ses critères d'éligibilité pour les industriels partenaires : siège social et capacités industrielles en France, et absence de dépendance à des règles extraterritoriales — un point qui fait directement écho à la question soulevée plus haut sur la dépendance de Visio à LiveKit.
Le communiqué prend soin de préciser que ce cadre de dialogue ne préjuge en rien des procédures de la commande publique et ne crée aucun accès privilégié aux marchés de l'État : il s'agit d'un espace de concertation, pas d'un dispositif d'achat en tant que tel. C'est une nuance importante, mais la direction affichée — mobiliser l'État comme partenaire et acheteur de la filière plutôt que comme concurrent direct — va dans le sens de ce que nous défendons dans cet article. Nous suivrons avec intérêt la manière dont ce dialogue se traduira, ou non, dans les prochains choix d'outils de collaboration au sein de l'administration.
Nous pouvons également rappeler qu’aux Etats-Unis, la commande publique contribue à une part importante des revenus des fournisseurs de services technologiques, que ce soit via le Buy American Act, ou le programme Small Business Set asides.
Pour des comparaisons transparentes avec les solutions européennes déjà éprouvées.
Nous ne prétendons pas que les solutions privées existantes couvrent déjà tous les besoins, ni que le sujet est simple à trancher. Mais nous pensons qu'une comparaison transparente — coût complet, cycle de vie, dépendances technologiques réelles — entre les outils publics et les offres françaises et européennes existantes serait utile avant d'investir davantage dans le développement interne. C'est une invitation à mesurer, ensemble, plutôt qu'une opposition de principe.
Et pour citer le Général Erwan Rolland, Directeur au Commissariat Numérique de Défense, au cours d’une table sur le sujet pendant ces même Universités d’Eté d’Hexatrust - à propos de la solution de visioconférence développée par la DINUM « Visio » : « La solution Visio, résolument mais pas exclusivement ».
Chez Pexip nous développons des services de communication souverains et sécurisés, produits en Europe, avec l'ambition de proposer une alternative crédible et pérenne, sans dépendance à des briques technologiques extra-européennes non maîtrisées. Nous croyons qu'un État acheteur et normalisateur, plutôt qu'un État concurrent, est la meilleure façon de faire émerger cette filière — et nous serons heureux d'en discuter avec toute organisation publique ou privée qui souhaite comparer les options sur des bases factuelles.
Sources : Cour des comptes, rapport sur la DINUM (2024) ; commentaire CNLL sur ce rapport ; LeMagIT, « Polémique autour de La Suite : la DINUM se défend et ne ferme pas la porte au privé » ; numerique.gouv.fr, communiqué « Pacte Numérique et IA : l'État s'engage aux côtés de la filière française pour un numérique souverain et résilient » (10 septembre 2026). Universités d’Hexatrust
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